Violences, inhumanité et traumatisme

Le Centre Woman’Dō est spécialisé dans l’accompagnement de femmes et de jeunes filles qui se retrouvent « exilées » en Belgique, suite à des violences qu’elles ont fuies.

Le plus souvent, ces violences s’inscrivent dans un contexte de de violences de genre.

Un grand nombre d’entre elles ont été notamment victimes de mutilations génitales(excision, infibulation), souvent une première fois alors qu’elles étaient encore fillettes (voire bébés), parfois une seconde ou plusieurs autres fois alors qu’elles devenaient femmes/mères (ré-excision/désinfibulation avant mariage, ré-infibulation après accouchement). Il arrive aussi qu’elles fuient une (nouvelle) mutilation qu’on veut leur faire subir.  Parfois encore, elles fuient des persécutions sévères et répétées subies du fait de leur non-excision.

Davantage encore ont été victimes d’un ou plusieurs mariages forcés/contraints, le premier parfoisalors qu’elles étaient encore très jeunes, parfois à peine pubères.  Certaines ont fui un mariage ou re-mariage forcé (par exemple avec le frère de leur époux défunt, comme le veux la coutume dans différentes ethnies).  Dans le cadre de leur mariage forcé, elles subissent souvent des violences physiques, psychiques et sexuelles au quotidien.  La violence ne s’arrête plus.   Leur droit à l’expression et à l’émancipation sont annihilés.

Les mutilations sexuelles, les mariages forcés et violences associées, constituent des événements extrêmement violents et dommageables, physiquement et psychiquement, s’inscrivant souvent dans le psychisme de la jeune fille qui les subit comme des traumatismes, pouvant causer une annihilation importante de ses repères identitaires et de sa confiance de base dans le monde et dans ses références et identifications premières, surpassant ce que le psychisme peut ingérer et métaboliser dans le sensé, le raisonnable, le nommable.  Pour ces femmes victimes de mutilations sexuelles, mariages forcés et autres violences de genre associées, l’effroi, la douleur et l’effondrement psychiques auront souvent été d’autant plus violents que ce sont le plus souvent leurs propres parents qui ont voulu et organisé la perpétration des événements traumatiques.

 Le traumatisme lié au mariage forcé a en outre pour caractéristique « aggravante » qu’il s’inscrit dans un contexte où la violence traumatique ne s’arrête plus.  Les violences physiques et sexuelles sont subies au quotidien, parfois durant de longues années, à compter du mariage forcé, accompagnées de violences psychiques quotidiennes également, humiliations, corvées, insultes, avec négation de tout droit d’expression et d’individualité.   Les mutilations sexuelles également ont des conséquences durables, dommageables et douloureuses parfois extrêmement lourdes, sur les plans psychique, physiologique et médical, se cumulant souvent avec celles du mariage forcé, qu’elles alourdissent; ainsi, le viol quotidien sera d’autant plus douloureux et traumatique en cas d’excision douloureuse rendant tout rapport sexuel difficile.

Les mutilations sexuelles, les mariages forcés et autres violences de genre associées prennent en outre le plus souvent place dans un contexte socio-culturel dans lequel ces femmes sont depuis toujours considérées comme n’ayant pas droit à l’identité et au développement autrement qu’au service absolu de l’homme et où elles ont grandi dans un contexte de violences et de négation identitaire particulièrement important.

Certaines femmes que nous accompagnons ont connu des violences de guerre ou de répression policière/politique, dans le cadre desquelles elles ont souvent connu également des violences de genre, comprenant des violences physiques, psychiques et sexuelles, constituant pour elles des chocs traumatiques importants.

Dans de nombreuses cultures, lorsque les violences sexuelles subies ne le sont pas dans le cadre familial, les femmes qui les subissent sont considérées coupables de crime d’honneur ; loin d’être secourues et comprises dans leur douleur du viol subi, elles sont considérées avoir déshonoré leur mari, qui pourra les répudier, et être dorénavant impures, dès lors exclues de leur communauté.

Ces femmes et jeunes filles sont marquées par les violences qu’elles ont fuies, dont elles ont souvent un vécu traumatique.  Le « traumatisme » est un concept apparu à la fin du XIXème siècle.  Issu du terme grec trauma (blessure), le traumatisme fait référence à une blessure psychique profonde, telle que Oppenheim avait pu l’observer chez ceux qui avaient échappé de près à la mort suite à un accident ferroviaire ; à partir de là, Freud et Ferenczi – et de nombreux autres auteurs encore – ont construit une théorisation du traumatisme psychique, qui n’a cessé de s’élaborer (Joubertin Mouchenik, Baubet & Moro, 2012 ; Lebigot, 2016).  Un traumatisme psychiqueest ainsi susceptible de se produire suite à une menace grave pour la vie ou pour l’intégrité physique ou psychique d’une personne.  Roisin (2010) met l’accent sur l’atteinte à la condition humaine qui est touchée dans l’événement provoquant le traumatisme psychique chez certaines personnes. Dans le même sens, Neuburger (2005) met en exergue la négation de la dignité humaine au centre du traumatisme.  Dans une perspective plus systémique, Neuburger évoque également la dignité en tant qu’être d’appartenance pouvant être touchée dans le traumatisme.

Le traumatisme implique que la menace ait fait effraction dans le psychisme, provoquant un sentiment d’impuissance, d’effroi et de sidération, faisant basculer la parole dans un gouffre indicible, ayant pour conséquence d’amener la personne qui en est victime à faire l’expérience de l’incommunicable.

Roisin (2010) a mis en exergue la spécificité des traumatismes résultant d’actes de violences commis intentionnellement, soulignant l’expérience de déshumanisation qu’elle fait vivre au sujet.  La victime est confrontée à la jouissance éprouvée par l’auteur de la violence en même temps qu’à l’acte de déshumanisation que cette violence représente. L’essence de l’acte de déshumanisation consisterait dans le déni de l’humanité de la victime, de sa dignité d’être humain, de sa valeur d’être unique, de sa part d’inatteignable.  C’est la confiance en l’humanité des hommes qui est ici atteinte, détruite.  C’est précisément le fait d’éprouver dans son corps l’inhumanité dont les humains sont capables qui fait alors traumatisme. La jouissance éprouvée par l’auteur de violence participe à ce sentiment d’expérience d’inhumanité.  Cette expérience avec l’inhumanité et le plaisir qui peut l’accompagner dans le chef de l’agresseur amène chez la victime une rupture de confiance dans l’humanité, et ainsi une difficulté à faire confiance dorénavant.  L’expérience de déshumanisation s’accompagne souvent de sentiments d’abandon par l’ensemble de l’humanité, ainsi que de sentiments de honte et de culpabilité (Lebigot, 2016).

Lorsqu’elles nous sont référées, elles présentent souvent différents symptômes qui s’inscrivent dans un syndrome de stress post-traumatique, lequel peut être sévère et déjà chronique, avec notamment hypervigilence de type post-traumatique, troubles importants du sommeil et de l’humeur, réactions dissociatives, reviviscences envahissantes d’événements traumatiques, désinvestissement, repli sur soi et perte de confiance dans l’humain.

Les études en neuro-imagerie viennent corroborer l’expérience clinique mettant en lumière, de manière générale, une difficulté pour les personnes souffrant de stress post-traumatique d’avoir accès à leurs sensations et émotions – en lien avec un phénomène de dissociation traumatique, ainsi qu’une tendance à rester figées dans le passé traumatique et à être envahies par des images, sensations et souvenirs relatifs à celui-ci (van der Kolk, 2006 ; Salmona, 2013).

La gravité de l’ESPT que nos patientes présentent est le plus souvent en lien avec la précocité, la gravité et la multiplicité des violences et traumas vécus dans leur pays d’origine, exacerbé également par leur condition d’exil et les contraintes et angoisses liées à leur précarité de séjour.  L ‘accompagnement post-traumatique proposé tiendra compte de ces différentes dimensions, moyennant une approchespécifique et intégrée, proposant un accompagnement post-traumatique centré sur la personne comme Sujet, à dimensions notamment psychocorporelle et transculturelle, axé sur un premier enjeu central de réhumanisation.