Reconstruction psychique

« Quand je me sens mal, je pense à vous » … « J’ai confiance en vous » … « Ca me fait du bien de parler avec vous » … « Mon amie m’a dit toi tu vas mieux, le service médical aussi, j’ai dit c’est vrai, depuis que je vois ma psychothérapeute, ça va » « Avant, je pleurais tous les jours, je voulais mourir, j’étais désespérée, depuis que je viens, j’ai retrouvé l’espoir » … « Je suis importante !  J’ai compris ça avec vous » « Je sais que vous êtes là pour moi, et ça change tout » … « Si je n’étais pas venue, j’allais devenir folle, ma tête allait exploser »

Le Centre Woman’Dō est spécialisé dans l’accompagnement post-traumatique de femmes exilées en séjour précaire ayant fui des violencesNous avons vu à quel point le traumatisme était fondamentalement lié pour ces femmes à une expérience de l’inhumanité dont sont capables les humains, leur ayant fait perdre toute confiance dans l’humanité, et les ayant fait basculer dans un état de figement indicible marqué par un grand sentiment d’insécurité et de déshumanisation.

L’enjeu de réhumanisation – dans le sens de remettre de l’humain, de la confiance dans l’humanité dont sont capables les humains – constituera dès lors un enjeu essentiel dans l’approche proposée pour aider ces femmes à se reconstruire.  Plusieurs auteurs soulignent en ce sens que pour les victimes de traumatismes liés à des actes intentionnels de violence, le travail thérapeutique doit avant tout viser à restaurer le sentiment d’appartenance à la communauté humaine, qui est fondamentalement atteint (Crocq, 2014 ; Roisin, 2010).  Il s’agit avant tout ici pour le thérapeute de permettre à la personne traumatisée de se consoler et de se sentir à nouveau pleinement un être humain appartenant à cette communauté (MoroinMouchenik, Baubet & Moro, 2012).  Dans la clinique du trauma, les psychologues sont avant tout des ambassadeurs du monde des vivants au royaume des morts, des ambassadeurs de l’humanité au royaume des déshumanisés, soutenant ces personnes dans leur combat pour un réinvestissement du désir de vivre (Roisin, 2010).

L’attitude du thérapeute, sa qualité de présence, de lien et d’écoute, ainsi que son implication – notamment investies via l’approche psychocorporelleet psychosociale– participeront à cet enjeu central de « remettre de l’humain » afin de permettre à ces personnes de dépasser leur vécu d’inhumanité traumatique et de pouvoir réinvestir le lien et leur confiance dans celui-ci.

Unenjeu directement lié à celui de réhumanisation est celui de catharsis, ou expression du vécu traumatique, dans toutes ses dimensions et composantes.

Des recherches en neuro-imagerie ont mis en avant à quel point la partie du cerveau dont l’activation est diminuée chez les personnes traumatisées touche directement le centre principal du langage, la zone qui permet de traiter le ressenti par  des mots, expliquant pourquoi le traumatisme est une « terreur sans mots », une terreur sur laquelle il reste difficile de mettre des mots après que l’événement traumatique soit passé (van der Kolk, Mc Farlane & Weisaets, 2007).

Dans sa Communication préliminaire en 1893, Freud (1956) préconisait la « méthode cathartique » pour traiter les hystéries traumatiques, estimant qu’il convenait d’amener le sujet à revivre son trauma – par hypnose ou par un quelconque autre procédé – en lui permettant d’exprimer et extérioriser toute la charge des affects restés coincés.

Aujourd’hui, comme le relève Crocq (2003; 2014), la dimension cathartique trouve sens dans toute clinique du trauma, qu’elle soit d’orientation analytique, cognitivo-comportementale, systémique, de soutien ou autre encore.  Faisant sortir l’événement traumatique du figement de l’indicible et de l’irreprésentable au fur et à mesure que des signifiants viennent habiller la verbalisation de ses émotions, elle permet au patient de se dégager du non-sens et de l’absurde du trauma, de l’intégrer dans la continuité de son histoire de vie (entre un avant et un après) et de remettre du sens à son expérience traumatique et à sa vie.   Pour revenir à la communauté des vivants, la personne traumatisée aurait en effet besoin de pouvoir énoncer sa souffrance devant des vivants parlants et compatissants, d’improviser des mots sur son vécu, ses émotions, son ressenti; c’est toute cette énonciation et verbalisation extériorisant le vécu que l’on peut nommer la catharsis.

Pour ne pas emprisonner dans son silence la personne au vécu traumatique, il convient de créer les conditions qui permettent le partage du traumatisme (Mouchenik, Baubet & Moro, 2012).

Ces conditions sont importantes car – les auteurs se rejoignent sur ce point – l’expression du vécu traumatique n’est pas en soi libératrice, le risque étant de favoriser la réémergence de signifiants traumatiques, de voir la charge traumatique se répéter purement, de revivre l’expérience traumatique et d’alourdir le trauma.  En effet, comme le souligne métaphoriquement Nachin (cité par Neuburger, 2005, p. 109), « il n’y a parfois que l’épaisseur du tranchant d’une lame de couteau entre l’élaboration libératrice du trauma et la répétition du trauma qui peut trancher une vie ».

Ainsi, la confiance dans l’humanité de son thérapeute et le sentiment de sécurité doivent être ressentis suffisamment pour que la personne puisse s’exprimer sans dommage et se reconstruire psychiquement.

Si l’expression du vécu traumatique nécessitera un premier travail de reconnexion avec l’humanité via le lien thérapeutique, le partage du vécu traumatique participera en retour directement au vécu de réhumanisation et à la reconstruction psychique qu’elle rend possible.