Intégration systémique

Les femmes exilées en séjour précaire ayant fui des violences pour lesquelles nous offrons un accompagnement post-traumatique spécialisé viennent de cultures où la dimension collective et d’appartenanceest souvent très forte, largement prédominante, laissant peu de place, en particulier pour elles, les femmes, au droit à la différenciation.  En fuyant leur pays et demandant protection ici, ces femmes s’inscrivent le plus souvent dans un processus de différenciation, dans lequel elles ne seront en général pas du tout soutenues par leur famille, leurs proches.

Dans le cadre du travail psychothérapeutique, nous veillerons à soutenir ce processus de différenciation, sans perdre de vue l’importance de la dimension d’appartenance, également à travailler, le cas échéant dans un second temps.  Comment rester en appartenance tout en me différenciant ?

Le thérapeute commencera généralement par soutenir ces femmes dans  ce cheminement vers la différenciation, auquel le système auquel elles appartiennent par leur culture ne laisse le plus souvent aucune place et réagit avec une grande violence. Dans ce premier temps, il laissera surtout la place à l’expression des ressentis de colère et de souffrance, soutenant le côté inhumain et insoutenable du vécu de ces femmes et de la nécessité – malgré la difficulté que cela représente pour elles – de se protéger de leur système qui leur a imposé de si grandes violences et de mettre une distance avec celui-ci pendant le temps nécessaire.

Mais dans un deuxième temps, quand le moment est juste, le thérapeute  peut donc également explorer avec sa patiente comment elle peut rester en appartenance avec son système, tout en se différenciant.  Dans le travail de construction identitaire, il est bon de pouvoir s’identifier à ce qui est bon dans le présent mais si possible, aussi à ce qui est bon dans le passé, dans ses racines.

Pour pouvoir ré-appartenir à un système qui l’a tant fait souffrir, il faut apprendre à mettre en perspective les comportements individuels en les replaçant dans leur contexte (ex : les parents n’ont peut-être pas eu les ressources pour s’opposer aux pratiques culturelles, ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir un espace pour la différenciation, la révolte).   Ainsi, les violences faites à ces femmes sont certes monstrueuses mais pas impensables, elles peuvent être comprises à travers une réflexion sur le rapport de l’homme à la culture, à  la religion (on pense par exemple au sacrifice d’Isaac).  On peut accepter que ces comportements font partie de l’humanité (attention, quand le temps n’est pas juste, cette réalité peut être inentendable).  A partir de là, les femmes peuvent notamment essayer de recréer une communauté d’appartenance à leur culture d’origine (avec la famille ce n’est parfois plus possible).

Le travail en groupe pourra être une manière de recréer cette appartenance.  Mais dans le cadre d’un accompagnement individuel également, le thérapeute peut aider la personne à se reconnecter au positif qui lui a été transmis par ses parents, malgré le vécu de violences.   Il est important de prendre conscience des valeurs et rituels de sa famille, et de là pouvoir choisir « ça je prends, ça je ne prends pas ».  Le travail généalogique peut aider dans cette recherche, pour prendre conscience des valeurs de sa famille et choisir lesquelles on veut garder. Il peut aussi éveiller l’empathie pour les membres de la famille qui sont certes responsables des violences subies, mais aussi victimes depuis de nombreuses générations.   Il est en tout cas important que le thérapeute garde en lui-même un espace où cette reconnexion et l’appartenance est possible, même si ce ne sera pas toujours possible de le nommer.

Dans le travail mené sur le douloureux processus de différenciation, il pourra être important de mettre également en avant le fait que leur comportement individuel, bien qu’il soit réprimé par leur système, n’en est pas isolé; il est le fait du système tout en entier et sert son évolution.

Il est aussi important d’accompagner ces femmes dans leurs vécus de deuilset de séparations, notamment liés à leur exil.  Explorer les vécus, les émotions, travailler la culpabilité.  Souvent, elles auront dû laisser au pays leurs parents, mais également un ou plusieurs de leurs enfants.  Cela amène souvent des vécus très difficiles, qui pourront être déposés et travaillés dans le cadre d’une psychothérapie.

Le thérapeute pourra également travailler la prise de conscience du caractère fermé des systèmes dans lesquels il y a des abus, pour essayer de ne pas répéter et aider à l’ouverture.

Le thérapeute sera souvent confronté également avec des difficultés que la femme déposera en lien avec le système dans lequel elle évolue ici ; notamment, les difficultés rencontrées dans le cadre de la vie au sein du Centre d’accueil et/ou dans avec son ou ses enfant(s) qu’elle aura pu emmener avec elle et/ou dont elle aura accouché ici.  Le thérapeute peut encourager à faire des liens entre ce qui est vécu dans le système actuel et  les fonctionnements du système d’origine.  Ainsi, il pourra notamment utilement questionner les relations dans la fratrie, les alliances et les coalitions, les croyances transmises sur les rôles de chacun et sur comment gérer les relations familiales.

En dehors du système familial actuel, il peut aussi être important d’aider à prendre conscience et à comprendre le système culturel et sociétal actuel auxquelles ces femmes sont confrontées mais dont elles ne connaissent pas nécessairement les règles et les fonctionnements.  La dimension psychosociale de l’accompagnement et le travail en réseau y participeront.